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Où l’on parle chronotopie et usages du temps dans l’espace avec Alain Guez

Episode 2 – Temporalités, où en est la recherche ?

Alain Guez travaille depuis de nombreuses années sur les questions temporelles en lien avec sa spécialité ; il est architecte-urbaniste, spécialiste des démarches chronotopiques. Il est également professeur HDR à l’Ens d’architecture de Nancy et à partir de l’automne 2022 à l’Ens d’architecture Paris Malaquais.

Dans son activité d’enseignant, comme dans la recherche et dans la pratique professionnelle, Alain Guez explore les modalités et potentialités d’une articulation des dimensions spatiales et temporelles dans le projet territorial, urbain et architectural.

Pour vous comment la question des temporalités est-elle abordée actuellement ?

AG : La question des temporalités fait actuellement l’objet de nombreuses recherches, dans différents domaines allant des sciences humaines, aux sciences de l’ingénieur ou du vivant. On peut regretter qu’aujourd’hui ces recherches ne soient pas assez articulées entre elles, ce qui semble pourtant être un enjeu pour appréhender la complexité du réel.

En termes de politiques publiques, on a focalisé l’attention, pendant longtemps en France, sur les dimensions sociales des politiques temporelles, notamment au début des années 2000 en lien avec les débats et la mise en œuvre des politiques de réduction du temps de travail. A présent, il me semble qu’on observe une approche plurielle, et spatio-temporelle. Espace et temps sont de fait indissociables, même si les mots et les notions nous font parfois défaut pour les penser conjointement ! Il y a un lien indissoluble entre espace et temps à partir du moment où l’on s’intéresse aux pratiques et aux expériences individuelles et collectives.

L’expérience du temps est très concrète et plurielle. En termes de pratiques et de modes de vie, l’individu est aujourd’hui face à des injonctions contradictoires entre vitesse et lenteur ou entre saturation et pause… qui conduisent à la nécessité de trouver de nouveaux équilibres, de nouveaux compromis. Ces injonctions contradictoires sont plus ou moins choisies ou subies et génèrent un vrai risque d’inégalités face aux temps. Comme le pointait à juste titre Pierre Veltz dans « Du droit à la ville à la ville du quart d’heure » : « Le scénario le plus probable est donc une augmentation des inégalités entre ceux qui peuvent jouer avec l’espace et le temps et les autres, coincés dans leurs petits logements de banlieue ou tenus à des localisations contraignantes pour leur emploi ». De plus, les enjeux environnementaux introduisent un nouvel horizon inquiétant et surtout bouleversant qui est en conflit avec nos modes de vie contemporains.

De nouvelles perspectives s’ouvrent inévitablement pour une réflexion sur des politiques publiques nécessairement à l’articulation entre des questions sociales et environnementales et surtout anthropologiques. L’individu et le collectif doivent trouver de nouvelles modalités et valeurs pour co-habiter sur une petite planète.

Pour vous, quelles seraient les recherches temporelles à initier ?

AG : Il me semble nécessaire de mener des recherches sur différents sujets qui, conjointement, pourraient construire des indicateurs utiles et aider à mettre au point des dispositifs spatio-temporels viables et désirables.

Il est nécessaire de poursuivre des recherches de terrain sur l’expérience et les pratiques du temps dans différents milieux notamment pour mieux comprendre comment se construisent les contraintes aliénantes, mais aussi les opportunités épanouissantes. Ces recherches doivent aussi associer les pratiques artistiques qui sont les mieux à même de faire le lien entre nos existences pratiques et sensibles.

Les accords entre milieux vivants et pratiques humaines doivent nécessairement être mieux décrits et compris à l’ère de l’anthropocène. Il s’agit bien d’accords temporels entre des modes de vie et les rythmes humains de consommation de ressources (eau, air, terre) qui sont renouvelables selon des périodicités propres. Il y a aujourd’hui une dyschronie entre modes de vie et équilibre planétaire qui est problématique pour l’existence humaine.

Il faut poursuivre la recherche sur les outils et les indicateurs qualitatifs et quantitatifs qui permettent de révéler et de faire la critique des temporalités structurantes et interdépendantes des différents milieux. Il s’agirait de recherches sur des systèmes complexes dans lesquelles devraient être mobilisées plusieurs disciplines des sciences humaines, de l’ingénieur et du vivant.

Il est nécessaire de travailler sur des scénarios qui, au-delà, de ce que les terrains actuels révèlent, ouvrent de nouvelles possibilités de milieux habitables. Les disciplines de l’architecture, de l’urbanisme et du paysage sont précieuses pour ces recherches dans la mesure où elles ne dissocient pas les dimensions fonctionnelles et sensibles et ont une capacité narrative qui travaille le réel et dépasse l’actuel. Il faudrait notamment pousser l’enquête sur les dispositifs capables d’articuler le quotidien avec des visions à long terme dans un horizon ouvert, dans lequel doivent être possibles des adaptations incertaines (évolutivité, réversibilité, adaptabilité, …).

Il est essentiel de travailler aussi sur les notions et concepts qui permettent de penser conjointement espace et temps. Conceptuellement, espace et temps sont séparés, même si des notions comme « milieu » (Berque, 2010) ou encore « patrimoine » revêtent une dimension à la fois spatiale, matérielle et temporelle. Ces notions se réfèrent toutefois aux dynamiques du vivant pour la première et à celles de l’héritage et de la transmission pour la seconde. Elles peuvent ainsi aider à articuler espace et temps tout en proposant des positionnements qui en orientent a priori l’interprétation. À travers le terme « chronotope », la relation espace-temps n’est pas orientée, ce qui permet de mieux en comprendre les formes et significations. Dans cette perspective, la poursuite des recherches sur les chronotopes et les chronotopies semble utile.

Cette liste n’est pas exhaustive, mais elle laisse entrevoir l’ampleur du chantier. J’insiste sur la nécessité de ne pas réduire la question du temps à son utilité, mais d’en comprendre les enjeux anthropologiques qui sont à la fois utilitaires et symboliques.

Vous avez aussi travaillé sur la question des usages du quotidien. Pourrait-on s’en servir pour construire une ville du bien-être par exemple ? avec quels indicateurs ?

En 2018, nous avons engagé une recherche, soutenue par le programme Paris 2030, qui consistait en une exploration chronotopique d’un territoire parisien[1]. Il s’agit d’une approche anthropologique dont l’objectif était de rendre compte des expériences et pratiques habitantes. Le principal enjeu était de comprendre comment se fait l’expérience du temps en ville ? Il ne s’agit pas seulement d’usage, mais plus largement d’expérience et de pratiques.

Cette recherche nous a permis d’entrevoir des fondamentaux anthropologiques qui se révèlent être un mélange de repères chronotopiques (organisationnels et aussi mémoriels, historiques, imaginaires…) ; de contraintes (allant de l’organisation de la vie quotidienne à la biographie) ; de ruses spatio-temporelles (d’appropriation du temps, dans les marges temporelles, des entre-temps du quotidien conquis à l’intérieur des contraintes dominantes).

A travers nos enquêtes, le quotidien s’est déployé non seulement en termes d’organisations, de rituels et de routines rythmant la vie à l’échelle du jour, de la semaine ou de l’année, mais aussi en intégrant, au présent, les horizons passés et futurs, participant à façonner l’expérience et les pratiques de l’espace. Comment se constitue, alors, l’expérience du temps dans l’espace ? À travers quels lieux/moments prend-t-elle consistance dans, et s’articule-t-elle avec, le quotidien des habitants ? Comment pourrait-elle être qualifiée ? Et, encore, de quelle manière questionne-t-elle l’idée d’espace public et sa pratique ? La complexité de cette approche anthropologique invite à identifier des indicateurs à la fois fonctionnels et sensibles.

Du point de vue fonctionnel, nous avons poursuivi la recherche en explorant les configurations de la ville des courtes distances. Il s’agit, à partir de données plurielles et géolocalisées, de rendre tangibles les possibilités d’un environnement en termes de pratiques quotidiennes. Ces indicateurs permettent alors de qualifier des environnements en termes de possibilité effective de réaliser un ensemble d’activité dans une proximité géographique accessible à pied ou à vélo en un temps limité. Si le marché suit la logique des flux, nous nous sommes à contrario concentrés sur les lieux qui correspondent aux espaces concrets pratiqués individuellement et collectivement. Ce changement de point de vue n’est pas anodin et montre bien l’enjeu d’une coordination dans l’intérêt général.

Plus généralement, il semble qu’il y a un enjeu majeur aujourd’hui sur la, ou les valeurs, qu’on donne au temps. Comme le propose Bruno Latour, la question écologique ouvre un nouvel horizon civilisationnel pour l’humanité. Il s’agit de penser nos modes de vie dans une petite planète, limitée, où l’existence d’une humanité grandissante en nombre a un impact sur la biosphère et met en même temps en danger la vie humaine sur terre. Cet enjeu se joue à plusieurs échelles spatiales et questionne profondément des équilibres qu’on a crus stables, mais qui se révèlent bouleversés et insoutenables. Il s’agit donc de trouver de nouveaux accords viables et épanouissants. Je pense que cela passe par la construction d’environnements favorisant une économie de ressources et d’espaces tout en maximisant les possibilités épanouissantes pour l’individu et la collectivité. La ville a longtemps incarné cette possibilité, mais sa dissociation du vivant montre les limites de ce modèle qui mérite aujourd’hui d’être profondément et pas que symboliquement, requestionner.

 

Références :

. La polyvalence du bâti « pour une approche articulée des espaces et des temps habités » –conférence Tempo, avril 2022

. Entretien avec  Bruno Latour,: https://www.arte.tv/fr/videos/106699-001-A/entretien-avec-bruno-latour-1-2/

. Guez, A., 2022, Chronotopie, Paris, Editions BOA.

. Guez, A., 2021, « Le rythme : une des formes concrètes du temps », Revue EspacesTemps.net, 2 août. URL : https://urlz.fr/gHev (consulté le 26 octobre 2021).

. Guez, A. et Zanini, P., 2021, « Des rythmes et des chronotopes », Revue EspacesTemps.net. URL : https://urlz.fr/gHeA (consulté le 26 octobre 2021).

 

[1] https://www.laa.archi.fr/Exploration-chronotopique-d-un-territoire-parisien

A propos de l'auteur

Lucie Verchère

Lucie Verchère

Psychologue de formation, Lucie Verchère s'est spécialisée dans les « temps des villes » dès 1998 avec un axe majeur de travail sur les questions de « temps et mobilité », et de "nouveaux rythmes et lieux du travail ".
Elle a été chargée de mission « temps et services innovants » à la Métropole de Lyon ; depuis 2022, elle anime le réseau Tempo territorial.

pour la joindre contact@tempoterritorial.fr